QUAND LES CHASSEURS FONT LA LOI

ÉCRITURE/RÉALISATION :
Didier Laurent
DURÉE :
52 ‘
Diffuseur :
PLANETE
Pour une fois, le lobby des chasseurs est la cible d’un documentaire

Et si le parti Chasse, pêche, nature et tradition (CPNT) n’avait été qu’un leurre actionné par la droite pour faire basculer le vote de chasseurs ancrés à gauche ? Cette thèse est aujourd’hui brillamment démontrée par Didier Laurent dans un film renversant, Les chasseurs font la loi. Avant d’en arriver là, le documentaire se plonge dans l’histoire de la chasse. Longtemps apanage du pouvoir, elle ne sera réellement démocratisée qu’au XXe siècle au prix d’une entorse au sacro-saint droit de propriété. Sa pratique atteint son apogée en 1974, avec 2,4 mil¬lions de permis délivrés. On l’a oublié aujourd’hui, mais chasseurs et protecteurs de la nature travaillaient alors ensemble, se confondaient même souvent. Sous l’effet de l’exode rural, de la naissance d’une conscience écologique et d’une fameuse directive européenne de 1979 sur les oiseaux migrateurs, leurs chemins vont se séparer pour finir par diverger complètement avec l’arrivée de Dominique Voynet au gouvernement, en 1997, et sa volonté de faire voter une « loi chasse ». Loi plutôt pacificatrice, mais qui sera utilisée par certains comme un prétexte pour dresser les chasseurs contre la gauche. Quand il aborde cette période, le documentaire devient proprement jubilatoire. Tous les acteurs du dossier parlent avec une franchise stupéfiante. D’abord l’homme clé de la manipulation, le lobbyiste Thierry Coste (1), redoutable « mercenaire » (il se définit ainsi), à la fois conseiller de l’Elysée et directeur de campagne de Jean Saint-Josse en 2002. Mais aussi les représentants des chasseurs et les politiques : Maxime Gremetz (député PC de la Somme, où CPNT fut un temps le parti majoritaire), François Patriat (rédacteur de la loi) et bien sûr la première victime de l’hallali, Dominique Voynet. La pauvre ! Cible de chasseurs déchaînés en même temps qu’abandonnée par ses alliés, Jospin en tête… Faire sortir du bois tout ce gros gibier est une vraie prouesse que Didier Laurent doit à sa connaissance du milieu. Sans doute aussi au règne, ces derniers temps, d’une relative « paix cynégétique », comme dit l’ex-président des chasseurs de l’Aisne. Car le sujet est des plus sensibles. Un autre film, La Chasse à l’Assemblée nationale, de la réalisatrice Esti, en avait fait les frais en 2002. Déprogrammé à la dernière minute par France 5, il a été diffusé en catimini sur la chaîne LCP. « Ce n’est pas nous, mais la majorité plurielle, qui est intervenu pour restreindre la diffusion de ce film », affirme Thierry Coste. Allégation d’un « intoxicateur » professionnel ? En tout cas, la gauche n’avait aucun intérêt à voir révélé le pouvoir d’influence de ses ennemis sur ses propres amis politiques. Ni la véritable teneur de la loi Patriat qui, selon Thierry Coste, « a finalement renforcé le pouvoir des chasseurs et leur autonomie ». Le travail de Didier Laurent répare donc l’oubli dont a été victime le documentaire d’Esti. Et constitue un parfait manuel pour Machiavel en herbe. « Au-delà du problème de la chasse, ce film fournit un excellent descriptif de la manipulation médiatique et politique. » C’est Thierry Coste qui le dit. Et comment ne pas faire ¬confiance à un homme qui proclame : « De l’influence à la manipulation, il n’y a qu’un pas. Que j’adore franchir » ?

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